L'allocution de l'Ambassadeur Denis Regis au Conseil de Sécurité de l'ONU (22 Novembre 2016)

New-York
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"Le Représentant Permanent d'Haiti auprès des Nations Unies à New York,  l'Ambassadeur Denis  Régis,  est intervenu ce 22 novembre 2016 au Conseil de sécurité des Nations Unies sur le thème "Eau,  paix  et sécurité",  au titre du point de l'ordre du jour  "Maintien de la paix et de la sécurité internationales".  HPN publie l'intégralité de l'intervention du diplomate haïtien.

Monsieur le Président,

Excellences, Mesdames, Messieurs,

1- Qu’il me soit permis, tout d’abord, au nom du Gouvernement haïtien, de saluer l’initiative du Sénégal et d’en féliciter vivement son Gouvernement.  En invitant le Conseil de sécurité et l’ensemble de la communauté internationale à se pencher sur le thème combien important de l’eau en lien avec la paix et la sécurité internationales, le Sénégal manifeste une fois encore avec éclat son attachement bien connu à la problématique de l’eau comme facteur de paix et de coopération internationale.

2- L’initiative sénégalaise est d’autant plus opportune qu’elle s’inscrit dans la foulée de l’Accord de Paris sur le climat et de la récente Conférence de Marrakech.  Elle répond en outre à des préoccupations croissantes liées au fait que l’eau est devenue, par la force des choses, une source potentielle de crise et de conflit dans un contexte de raréfaction progressive, exacerbée par les changements climatiques, l’exploitation abusive et la  pollution de cette ‘’ressource première’’.

3- L’eau est un facteur d’une importance cruciale dans l’environnement global de la sécurité.  En effet, la demande est en constante augmentation, et la perspective d’une hausse globale de 30% d’ici 2030 ne peut manquer d’avoir de lourdes répercussions sur les économies de bien des pays, notamment du Sud.  Mon pays, la République d’Haïti, fait partie de ces régions déjà ‘’sous stress hydrique’’, qui, selon les projections, concentreront, d’ici 2025, la moitié de la population mondiale, avec toutes les conséquences négatives que cela implique sur les plans du développement économique, social, sanitaire, ainsi que sur l’accélération inexorable des mouvements migratoires.

4- Phénomène encore plus préoccupant, l’eau, on le sait, est et peut être utilisée comme arme de guerre.  Elle est à l’origine et a contribué à l’aggravation de bon nombre de conflits locaux et régionaux ces dernières décennies.  Dans certains cas, le contrôle des ressources en eau constitue même un enjeu stratégique.  Or, à terme, la raréfaction de cette ressource première – renouvelable, certes mais limitée – ne peut qu’exacerber le potentiel de conflits liés à sa disponibilité, son accès, sa répartition, son utilisation, et ce, tant au niveau intra qu’interétatique.

5- Dès lors, il y a lieu de craindre que la dialectique de la pénurie d’eau appréhendée et des besoins sans cesse croissants de la population mondiale ne se traduisent par des conflits, qui seraient de nature à constituer une menace pour la paix et la sécurité internationales.

6- Cette séance du Conseil est donc pour nous une occasion de réfléchir ensemble, de façon stratégique, sur la problématique de l’eau comme facteur de paix et de sécurité, en étant conscients qu’il est essentiel non seulement de ‘’protéger l’eau des effets de la guerre’’, mais aussi de préserver cette ressource naturelle vitale en vue d’un développement durable de l’humanité.

 

Monsieur le Président,

7- L’accès à l’eau, au même titre que l’accès à un toit, à la nourriture, à l’éducation, aux soins de santé, est reconnu comme un droit fondamental de tout être humain.  Il est crucial pour la cohésion sociale, pour la stabilité politique, pour le développement, pour la réduction de la pauvreté.  En un mot, il est essentiel pour la paix.

8- Dans plusieurs régions du monde – que ce soit au Proche-Orient, en Amérique latine et dans les Caraïbes, en Afrique ou en Asie -, la rareté de l’eau, sa cherté, son inégale répartition et son manque d’accessibilité limitent dramatiquement l’exercice de ce droit.  Ces facteurs contribuent à exacerber la pauvreté, la souffrance et la vulnérabilité des populations qui en sont privées.  Dans certains cas, ce sont les dénominateurs communs des troubles, des guerres civiles et des luttes fratricides qui affligent les populations touchées.

9- Je me permets de souligner ici la situation dramatique d’Haïti, qui a été confrontée ces dernières années à de graves défis liés en grande partie au manque d’accès à des ressources en eau fiable, ainsi qu’à la carence d’infrastructures adéquates d’assainissement et de protection.

10- En plus de l’exposition aux maladies infectieuses traditionnelles généralement transmises par l’eau, Haïti fait, depuis 2010, l’expérience douloureuse d’une épidémie de choléra.  En six ans, celle-ci a déjà fait plus de 10 000 morts.  Elle s’est récemment amplifiée à la suite du passage de l’ouragan Matthew sur le pays et continue de semer  la désolation au sein de la population haïtienne.

11- Il y a lieu de souligner que l’Organisation des Nations Unies, après s’être longtemps refusée à admettre l’évidence, a récemment assumé sa  responsabilité morale dans le déclenchement de cette tragédie sanitaire et les souffrances causées.  En plus d’être une parfaite illustration des conséquences catastrophiques de la pollution de l’eau dans un pays déjà démuni, il a paru que ce drame a été aussi un révélateur des défaillances inattendues que peut connaitre une mission de maintien de la paix mandatée par le Conseil de sécurité.  Celui-ci a sans doute trop tardé à adopter les mesures correctrices et d’adaptation qui s’imposaient devant la gravité des enjeux et l’ampleur des conséquences.

12- Enfin, le drame du choléra en Haïti a été aussi celui d’un déficit d’empathie et de solidarité internationale à l’égard d’un pays aux prises avec une catastrophe sanitaire inédite.  Car – il faut le déplorer – les appels réitérés des Nations Unies, en vue d’obtenir le financement nécessaire, qui aurait permis d’atténuer sensiblement la propagation de l’épidémie, sont loin d’avoir eu l’écho espéré.

13- Fort heureusement, le Secrétaire général des Nations Unies, Monsieur BAN Ki-moon – à qui il convient de rendre un juste hommage – a mis récemment de l’avant une nouvelle approche à deux volets, qui prévoit une action vigoureuse, dans l’immédiat et au cours des deux prochaines années, pour venir en aide aux victimes et à leurs proches et, par-dessus tout, aider Haïti à se doter de l’infrastructure de santé publique susceptible de permettre au pays d’enrayer la maladie et, sur la longue durée, de relever les lourds défis en matière d’approvisionnement en eau potable et d’assainissement.  Le peuple haïtien, et tout particulièrement les victimes, leurs proches et la population touchée, espèrent ardemment que la solidarité internationale ne leur fera pas défaut cette fois-ci.

 

Monsieur le Président,

14- Avant de terminer, je voudrais formuler trois observations :

14.1- Premièrement, ce dialogue, au niveau du Conseil de sécurité, s’avère opportun face à la multiplicité des possibilités de conflits pouvant découler de la pénurie d’eau appréhendée à l’échelle mondiale.  Je veux exprimer la ferme conviction que de cette séance émergeront des propositions concrètes permettant de souligner la place essentielle de l’eau en tant que pilier fondamental du développement, de réaffirmer le lien indissoluble entre l’eau, la paix et la sécurité internationales et, à ce titre, de lui accorder toute l’importance qu’elle mérite dans les programmes du Conseil de sécurité, y compris dans ses opérations de maintien et de consolidation de la paix.  A cet égard, nous croyons judicieux de prévoir et de mettre en place des mécanismes appropriés permettant de minimiser ou d’atténuer, le cas échéant, les conséquences – pour les ressources en eau et pour la population concernée – des catastrophes naturelles ou causées par l’homme.

14.2- Deuxièmement, l’accès à l’eau est un droit fondamental : on ne le soulignera jamais assez.  Nous espérons que ce dialogue permettra de dégager, à la lumière du Document conceptuel préparé par la Mission Permanente du Sénégal, de nouvelles pistes d’action sur les moyens les plus efficaces de promouvoir la jouissance et le respect de ce droit universel à des ressources en eau fiables et disponibles en quantité suffisante.  Il revient à la communauté internationale de redoubler d’efforts pour que la jouissance de ce droit devienne une réalité pour les 1,7 milliard de personnes, qui vivent aujourd’hui encore sans accès à un minimum d’eau de qualité ou d’assainissement de base, faute d’investissements suffisants.

14.3- Troisièmement, je souhaite ardemment que ce dialogue s’approfondisse et débouche sur des orientations novatrices pouvant contribuer :

- au raffermissement des principes du droit international de l’eau ;

- à la prévention efficace et au règlement en amont des conflits interétatiques associés aux ressources en eau ;

- au renforcement des capacités nationales, notamment des pays en développement, en matière de gestion durable de l’eau et de la résolution des conflits connexes, et enfin ;

- à une meilleure protection internationale de cette ressource première qu’est l’eau et à une amélioration sensible de son accès, autant d’éléments indissociables du triptyque développement, paix et sécurité.

15- Nous sommes certains que les travaux de cette séance contribueront de façon non négligeable à l’instauration de cet environnement de paix, de sécurité et de coopération propice au développement durable, où soit pleinement garanti l’accès de tout un chacun à l’eau sur la base des principes cardinaux d’égalité, d’équité, de justice et de solidarité.

 

Je vous remercie.

 

16- Pour conclure, permettez-moi, Monsieur le Président, de paraphraser Léon Laleau (1892-1979), un écrivain et homme politique haïtien, qui fut par ailleurs Ministre des Affaires Étrangères d’Haïti :

« Sentez-vous cette souffrance

Et ce désespoir à nul autre égal

D’apprivoiser, avec des mots de France,

Ce cœur qui m’est venu du Sénégal ? »

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