Ayant participé avec Azor dans l’un de ses voyages au Japon, Sara Rénélik, artiste d’origine haïtienne évoluant au Canada livre ses sentiments après le départ du trésor national « Azor », de son vrai nom Lénord Fortuné.
HAITI PRESS NETWORK : Comment vous avez vécu votre voyage au Japon avec Azor?
Sara Rénélik : Japon, terre mystique...
La tournée ayant eu lieu en mai 2010, suite à l’initiative de l’ex-ambassadeur d’Haïti au Japon, Marcel Duret, s’est avérée à la fois extraordinaire et éprouvante. C’était une occasion privilégiée de partager la scène avec ce grand artiste au talent immortel et transcendant. Nous avions dû monter une formule à deux où voix, tambour et danse se joignaient par le fil des chants traditionnels de notre patrimoine et de nos compositions originales. J’ai découvert Azor là-bas sous un autre jour car seul sur scène, derrière son tambour, tout l’artiste se dévoilait dans tout son potentiel. Son jeu de tambour complexe, sensible et raffiné, sa voix et sa présence s’imposaient devant un public toujours en émoi, en admiration perpétuelle. J’ai découvert plus profondément la richesse de notre culture, sa force et son universalité. Cette tournée de dix villes était un grand défi pour Azor. Il nous fallait l’accompagner pour lui permettre de conserver le plus d’énergie pour les spectacles bien que nous nous devions changer de ville à chaque deux ou trois jours en voyageant en train et nous étions exposés à des changements de température constants. Il a su, tel un guerrier, foncer jusqu’au bout et ce, cela m’a toujours paru clair, pour sa culture, sa musique. Ce trésor que nous nous devons de toujours défendre et honorer. Je le sentais fragile mais déterminé, rempli d’une certaine nostalgie pour une Haïti d’après séisme mais aussi, rempli d’un désir frondant de changer les choses pour le meilleur.
HPN : Comment le considérez-vous?
S.R : Les mots s’étourdissent dans ma tête tellement j’ai peine à choisir ceux qui édifieront l’artiste que j’ai connu en la personne d’Azor. Tel un être choisi, il véhiculait l’essence même de notre culture et la chérissait comme une mère, son fils. Je le considère comme un des plus grands et je dis “un des” car je ne connais pas tous les virtuoses du tambour et qui sait... peut-être y en a-t-il quelques inconnu-e-s caché-e-s dans les mornes... mais Azor en est un de ces monuments qu’il sera difficile d’égaler, un sage qui détenait la juste écoute à la vibration, au souffle, à la musicalité de son tambour. Le tambour détient des secrets... jusqu’à thérapeutiques et Azor avait su en déceler les clés par le biais de notre culture si précieuse. Un des grands mentors de ma jeunesse, Yaya Diallo, tambourineur malien exceptionnel, est le seul qui avait su s’approcher, par son jeu de tambour, à ce que je pouvais ressentir au son du tambour d’Azor. Lui-même étudie justement les fonctions thérapeutiques et médicales des vibrations du tambour... C’est jusqu’à ce niveau que je considère son talent, celui d’un sage, d’un guérisseur.
HPN : Qu'est ce qu'il représente pour la culture haïtienne?
S.R : L’effigie de la culture racine, de la maîtrise de l’interprétation de nos rythmes et de nos chants traditionnels. C’est un monument. Il a porté le tambour et le chant de la musique racine au Japon et dans bien d’autres pays. Son génie est inexprimable par des mots. Azor a dépassé le coté mystique du vodou pour le ramener au niveau de l’Art. Des vodouisants pratiquant pouvaient tomber en transe sous ses coups de baguettes et avec l’adresse de ses mains, mais aussi le critique d’art peut aussi admirer son jeu. Avec lui le tambour est entré dans des milieux les plus respectés.
HPN : Comment il a vécu avec la musique racine, selon ce que vous savez?
S.R : De façon intègre, dans toute sa beauté et sa profondeur... il me racontait ses songes, ses visions... comment étaient les autels de ses lwas... Sans détours, yon pitit guinen vrè !!! Il était l’âme de son groupe, « Racine Mapou ». Ses meringues carnavalesques, souvent vidéoclipées, constituaient une fenêtre pour l’expansion et la reconnaissance de la musique racine.
HPN : Selon vous, est-ce qu'il ne faudrait pas plus que des funérailles nationales pour notre Azor?
S. R : D’abord... Azor doit être salué par ses proches, ses frères et sœurs, intimement... Lakay!!! Ensuite, soyons créatifs pour continuer à faire vivre son œuvre, sa mission, sa lumière... Beaucoup en ont besoin et je suis sûre qu’au Japon, entre autre, où il a un public fervent, il sera honoré à sa juste valeur...
Repose en paix Azor... et continue de nous inspirer tant et plus encore...
Je désire présenter mes condoléances sincères à sa famille, ses proches, les membres de la troupe « Racine Mapou » et à tous ses compatriotes de la musique. R.I.P. Azor.
Interview réalisée par notre correspondant à Boston
Christian Jr Desrameaux
| < Précédent | Suivant > |
|---|







