Haiti-Littérature : Entrevue avec l’écrivaine Elvire Jean-Jacques Maurouard

Vendredi, 17 Janvier 2014 09:28 DB/HPN Nouvelles - Entretiens
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Les 12 et 13 décembre 2013, la poétesse, romancière, dramaturge, Elvire Jean-jacques Maurouard, a participé à la première foire internationale du livre, organisée par la DNL (Direction nationale du livre). En marge de l’évènement, Dominique Batraville a rencontré l’auteure pour vous.


Dominique Batraville.- Vous êtes une écrivaine assez puissante. Avez-vous l’impression que votre imaginaire est assez large ? Etes-vous tiraillée entre l’Orient, l’Afrique et l’Haïti caraïbéenne ?

Elvire Maurouard.-
L’une des caractéristiques de notre époque est le rapprochement indissoluble, l’interaction étroite, le conditionnement mutuel des transformations sociales et des avancées exceptionnelles dans tous les domaines.

Haïti, géographie du lien entre les peuples  est une reine américaine et une princesse africaine, de par son histoire. Le drame de la personne est si l’on peut dire un drame historique : participation individuelle à sa propre histoire, participation communautaire à l’histoire du monde, les deux perpétuellement et réciproquement liés, telle est la personne. Elle est moins conscience et action que l’acte source de toute conscience et de toute action. Disons que je suis une musicienne du risque. Le langage est le lien social le plus solide.

Haïti, c’est un visage africain, un regard américain, une gestuelle latino-américaine. Haïti, c’est ce visage qui se livre dans sa fragilité. Chacun sait qu’il est une fête de lumière derrière un grillage. C’est pour déplacer ce grillage que j’explore cet éventail si large.

D.B.- Je vous demanderais d’exposer au grand public le contenu et le sens fort de vos œuvres de création.

E.M.-
Qu’il s’agisse de La Joconde, noire, du Testament de l’Ile de la Tortue, de L’Alchimie des rêves,de Jusqu’au bout du vertige ou encore de  Prélude à l’après-midi d’une femme, le projet consiste à prouver qu’en fin de compte le sacré est de même nature que l’humain.  Toute grande œuvre littéraire n’est pas seulement un objet verbal offert à la jouissance esthétique, à l’analyse ou à la réflexion, ni même simplement vecteur de questionnement. Elle est aussi proposition une ou plurielle. En même temps, elle est invention de formes, évènement de langage, plus ou moins directement en vue de l’existence, en vue d’une habitation ragrée du monde. En faisant entendre une voix, en racontant des histoires, en jouant des émotions ou en les déjouant, je pose aussi la question du vivre-ensemble
On sait combien il est difficile, même pour un tireur, de couvrir une balle, de suivre une seconde fois le chemin frayé une première; c'est le même tour de force que doit exécuter sans cesse le poète, devinant dans chaque cœur les blessures plus ou moins profondes faites par la vie même.

D.B Un de vos livres « Les beautés noires de Baudelaire », poète et critique français consacré mérite des explications.

E.M.-
Il fallait dire au monde que Baudelaire, c’est encore Haïti. Notre pays reste le creuset de plusieurs civilisations. Nous sommes une source d’inspiration pour tous les humains. Disons que j’ai rencontré Jeanne Duval à l’Université et je l’ai présentée à l’humanité.
Sortir de soi, ouvrir le monde trop étroit, atteindre un univers plus indiscutablement vrai que l’univers apparent pour s’y plonger et en émerger renouvelé, trouver le seuil, l’ouverture, le passage, l’art nous le permet et nous donne ainsi la preuve que le monde n’est pas fermé. Il n’y a pas d’espace clos pour l’esprit, l’infini est son domaine et c’est là seulement qu’il prend conscience des richesses que peut lui apporter sa liberté.

D.B.- Un autre livre  dont le titre est très incitatif, je veux parler de Victor Hugo et l’Amérique nègre est un éloge de l’illustre Hugo dans ses rapports avec l’Haïti du 19ème siècle. Comment interprétez-vous l’auteur de la Légende des siècles ?

E.M.-
Célébrer l’œuvre de nos pères. Telle a été la démarche de Victor Hugo qui a su également honorer le journaliste haïtien Heurtelou en lui écrivant ces quelques lignes :
Hauteville-House, 1 mars 1860.

Vous êtes, monsieur, un noble échantillon de cette humanité noire si longtemps opprimée et méconnue.

D’un bout à l’autre de la terre, la même flamme est dans l’homme; et les noirs comme vous le prouvent. Y a-t-il eu plusieurs Adam ? Les naturalistes peuvent discuter la question ; mais ce qui est certain, c’est qu’il n’y a qu’un Dieu. Puisqu’il n’y a qu’un père, nous sommes frères. C’est pour cette vérité que John Brown est mort; c’est pour cette vérité que je lutte. Vous m’en remerciez, et je ne saurais vous dire combien vos belles paroles me touchent. Il n’y a sur la terre ni blancs ni noirs, il y a des esprits ; vous en êtes un. Devant Dieu, toutes les âmes sont blanches.
J’aime votre pays, votre race, votre liberté, votre révolution, votre république. Votre île magnifique et douce plaît à cette heure aux âmes libres ; elle vient de donner un grand exemple ; elle a brisé le despotisme. Elle nous aidera à briser l’esclavage.

Car la servitude, sous toutes ses formes, disparaîtra. Ce que les États du Sud viennent de tuer, ce n’est pas John Brown, c’est l’esclavage. Dès aujourd’hui, l’Union américaine peut, quoi qu’en dise le honteux message du président Buchanan, être considérée comme rompue. Je le regrette profondément, mais cela est désormais fatal ; entre le Sud et le Nord, il y a le gibet de Brown. La solidarité n’est pas possible. Un tel crime ne se porte pas à deux. Ce crime, continuez de le flétrir, et continuez de consolider votre généreuse révolution.
Poursuivez votre œuvre, vous et vos dignes concitoyens. Haïti est maintenant une lumière. Il est beau que parmi les flambeaux du progrès, éclairant la route des hommes, on en voie un tenu par la main d’un nègre.

Votre frère, VICTOR HUGO.

Faut-il le rappeler l’auteur de Bug-Jargal a consacré son premier roman à l’histoire des esclaves noirs à Saint-Domingue. Dans l’œuvre de Victor Hugo, l’insoumission et ses éclats, le débordement de l’être, son espérance et sa fermeté l’emportent toujours sur l’angoisse. L’écriture est alors cet effort acharné pour tenter dans son insurrection de faire pièce au destin, à l’absurde, comme à la fugacité par une disponibilité permanente à créer un nouvel univers. Désirer c’est déjà une aventure.

DB. Les Juifs de Saint-Domingue, qu’en est-il ?

E.M.-
Pour Rousseau, on ne peut exclure du corps social aucun individu à cause de sa religion. L’émancipation des Juifs est posée non comme un octroi de la part d’un prince éclairé, mais comme une donnée imprescriptible du contrat social. Pourtant ostraciser, sera la démarche des administrateurs coloniaux à Saint-Domingue.

Nous sommes en 1763, le Comte d’Estaing fit venir chez lui quelques Juifs, particulièrement ceux des Cayes, il leur offrit sa protection et sa puissante intervention en leur faveur, mais à la condition qu’ils fassent des dons pour des fondations publique, fontaines, batteries, bateaux, auberges avec relais de poste etc… Dans la crainte de s’aliéner l’esprit du gouverneur, les Juifs n’osèrent point refuser, sachant que leur situation illégale et indéterminée deviendrait intolérable. Le Comte d’Estaing les imposa à des sommes fort importantes que les uns versèrent immédiatement et pour lesquels d’autres signèrent des engagements qui furent remis à l’intendant des finances. Les Juifs ont tenté d’échapper à cet impôt vexatoire et inique.

On a retrouvé une synagogue souterraine à Jérémie, sans oublier l’ancien cimetière juif du Cap-Haïtien. Mon autre ouvrage sur cette question Juifs portugais et Juifs de Martinique sous Louis XIV récence les Juifs de la Grande-Anse. Après l’indépendance, accueillir les Juifs sur le sol haïtien fut la plus belle épopée d’Haïti.  Chaque être humain peut et doit trouver un parent en Haïti.


Propos recueillis par Dominique Batraville