De quoi le Mouvement Troisième Voie (MTV) est-il le nom? (Insertion demandée)

Politique
Typographie

 

 

Mise en contexte

 

 

 

Les 6 et 7 juillet 2018, Haïti était confrontée à une vague de contestations et de violences suite à l’annonce par le gouvernement de la hausse des prix des produits pétroliers. La capitale haïtienne était paralysée par les scènes de violence et de pillage qui ont émaillé ces deux jours : véhicules incendiés, magasins pillés puis incendiés, barrages routiers érigés partout. Des scènes à peu près similaires ont été constatées dans d’autres villes du pays, telle Cap-Haïtien, Jacmel, les Cayes et Petit-Goave.

 

 

 

En moins de vingt-quatre heures, le gouvernement s’est senti dans l’obligation de faire machine arrière sur cette mesure impopulaire à savoir la révision des tarifs des produits pétroliers. Sur son compte Twitter, le premier ministre d’alors, Jacques Guy Lafontant, a dû annoncer avec empressement « la suspension de la mesure d’ajustement des prix des produits pétroliers jusqu’à nouvel ordre ».

 

 

 

A la vérité, on peut considérer cette annonce d’augmentation des prix à la pompe comme la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Comme l’a déjà observé le sociologue Ilionor Louis, à l’origine de ces émeutes[1] se trouvent les inégalités sociales ainsi que la grande pauvreté dans laquelle croupissent les masses populaires.

 

 

 

Vraisemblablement, les émeutes de juillet 2018 resteront gravées dans la mémoire collective et certains n’hésitent pas à en faire le début de la véritable bataille contre le système peze souse sévissant depuis des lustres dans le pays. La toile de fond de toutes les mobilisations au cours desquelles le peuple descend massivement dans les rues pour demander des comptes, c’est indubitablement l’expérience des inégalités, autrement dit les injustices auxquels les acteurs sociaux font face quotidiennement. Sous ce rapport, le scandale PetroCaribe (couramment appelé « Affaire PetroCaribe » est un arbre qui cache la forêt dans la mesure où il laisse dans l’ombre un certain nombre de problèmes fondamentaux dont celui de la mauvaise distribution des richesses, de la vulnérabilité et de la pauvreté de masse et donc celui de cet ordre social foncièrement inégalitaire et scandaleusement injuste.

 

 

 

Derrière les mobilisations contre le système ouvertement corrompu incarné par le pouvoir en place et plus largement contre le processus de délitement et d’atomisation de l’Etat ainsi que de désinstitutionalisation[2] généralisée, il est certes de véritables problèmes sociaux et une demande sociale de plus en plus forte de changement radical de la classe politique, mais aussi une lutte des classes (celle-ci pouvant avoir lieu au sein d’une même classe, en l’occurrence entre des fractions de la bourgeoisie)

 

 

 

C’est dans ce contexte de contestation généralisée qu’émergent sur l’arène politique de nouveaux acteurs, parmi lesquels Reginald Boulos, homme d’affaire et médecin de formation. On peut faire l’hypothèse que sa décision de sortir de la logique de doublure, pour reprendre l’expression de Jean-Jacques Honorat, et de se lancer dans la politique active est due au fait que, lors des mobilisations de juillet, ses entreprises, notamment les supermarchés Délimart, ont été saccagées et pillées. Sous ce rapport, son engagement ne s’expliquerait tant par citoyenneté que par souci de protéger ses biens à travers tout le pays.

 

 

 

 

 

 

 

1-    Un engagement paradoxal

 

 

 

Personne ne s’attendait à voir l’homme d’affaire faire le tour des médias de la capitale, déclarant sa volonté de s’engager ouvertement dans l'arène politique haïtienne. Au départ, nombreux sont ceux qui ont cru à une bonne blague. Car Monsieur Bolos a été l’un des artisans de l’accession au pouvoir de Jovenel Moïse. Comment expliquer ce revirement ? Monsieur aurait-il le sentiment d’avoir été victime de trahison de la part de l’homme qu’il a contribué à mettre au pouvoir ? Mieux, sentirait-il venir le vent de la colère populaire contre cette bourgeoisie compradore, cette classe d’affaire égorgeuse de la Res publica, et qu’il ne serait à l’abri des fortes commotions sociales et politiques que par la seule l’acquisition du pouvoir ? En tout cas, ce qui est sûr c’est que Reginald Boulos entend clairement sortir de la logique des « faiseurs de rois » et mettre enfin activement les mains dans le cambouis politique.

 

 

 

 

 

 

 

Il s’agit à la fois de prendre ses distances vis-à-vis de son groupe social d’appartenance et de prendre les devants face à d’éventuelles attaques qui risqueraient d’être perpétrées d’un moment à l’autre contre ses biens et ses intérêts économiques. Dans cet ordre des choses, le recours à la politique active semble représenter l’option idéale pour, d’une part, se mettre à l’abri d’autres concurrents du négoce, et, d’autre part, avoir les coudées franches, en ayant un pied, cette fois, officiellement, dans le champ du pouvoir.

 

 

 

 

 

Voilà déjà plus d’un an, l’homme d’affaires, dans ses différentes allocutions et interventions dans la presse, ne cesse de clamer haut et fort sa vision « nouvelle » de la politique, ainsi que son projet de réorganisation de l’Etat sur de nouvelles bases. Il affirme vouloir l’avènement Etat moderne, planificateur, visionnaire, déterminé à lutter contre la contrebande et la corruption, promouvant ainsi les pratiques de la bonne gouvernance au sein de l’administration publique. Il s’agirait, sous ce rapport, de faire la guerre à l’Etat prédateur et rentier, la rente constituant à cet égard une entrave à la démocratie[3].

 

Par ailleurs, Réginald Boulos affirme compter beaucoup sur la jeunesse[4] dans la démarche qui sera la sienne, celle d’instaurer des pratiques de bonne gouvernance à long terme au sein de la fonction publique. Il entend ainsi prendre ses distances vis-à-vis autant des politiciens véreux de l’establishment que de l’héritage corrompu des partis Lavalas et PHTK.

 

 

 

Là encore, une question se pose : Boulos, n’a-t-il pas été un des grands bénéficiaires du clientélisme d’Etat soigneusement entretenu par les deux partis nommés ci-avant ? On peut, en toute légitimité, faire l’hypothèse (par ailleurs largement partagée par le sens commun) qu’il s’agit de la part de l’homme d’affaire, d’une stratégie visant à faire main basse encore une fois sur l’Etat (i.e, ce qui reste de l’Etat, autrement dit, les restes, les vestiges de l’Etat), en s’affublant des oripeaux de la nouveauté, comme s’il s’agissait d’un mec sans histoire. Tou nouvo tou bo !.

 

 

 

 

 

2-    Mais qu’y-a -t-il de nouveau ?

 

 

 

Le 19 septembre dernier, lors de son passage à l'émission Grand boulevard sur Radio Caraïbes, Réginald Boulos n’a pas caché, rappelons-le, son intention de prendre la tête de l’Etat. Se disant animé d’un sentiment de patriotisme et de devoir envers son pays, il n’y est pas allé par quatre chemins : « Je veux être le bourgeois, le mulâtre qui doit réaliser la révolution économique du pays, la modernisation de l’Etat et la restauration de la classe moyenne. » Pour y parvenir, disait-il, il s’avère obligatoire de se démarquer des pratiques ringardes des politiciens traditionnels ; ceux-là qui ont toujours servi d’interface et courtiers au sein de l’Etat au détriment de l'intérêt général, c’est-à-dire des masses paupérisées.

 

 

 

Pour parvenir à ses fins, il se montre très méfiant vis-à-vis des organisations et partis politiques présents sur la scène. La nouveauté qu’il prétend incarner n’est jusqu’ici qu’incantatoire, tant il est vrai que son discours semble être du réchauffé et qu’il ne réussit guère à se distinguer d’avec celui des partis dont il entend pourtant se distancier. Autrement dit, la ligne de démarcation qu’il entend tracer est pour le moins claire et loin s’en faut que nous soyons sortis de l’auberge et du brouillard politique ambiante. Tout porte donc à croire qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil et que le « système » dont il prétend se démarquer, est pourtant condamné à se reproduire, sous une forme ou sous une autre.

 

 

 

Pour ne pas conclure

 

 

 

La démarcation prétendument radicale avec l’Etat prédateur et les pratiques politiques traditionnelles dont le Mouvement du Troisième Voie (MTV) entend faire désormais son cheval de bataille est-elle un vrai leurre ? Quelles sont ses conditions sociales et politiques ? En écoutant l’intervention de l’écrivain Gary Victor sur Télé Métropole, il semble difficile de se laisser convaincre de l’idée que le MTV ne serait pas en train de faire du neuf avec du vieux. Dit d’une autre manière, tout porte à croire que ce parti n’a pas encore trouvé sa voie, en tout cas celle qu’il prétend incarner et vendre aux citoyens. La stratégie de conquête mobilisée par le MTV, notamment dans les quartiers populaires (par exemple à Cité Soleil) est-elle différente de celle à laquelle ont eu recours naguère Fanmi Lavalas, sur les brisées duquel celui-ci vient d’ailleurs marcher sur son territoire historique de surcroît ? On peut, rigoureusement parlant, se demander en quoi le populisme de la misère[5] auquel recourt le MTV est-il est différent de celui de Jean-Bertrand Aristide. Jusqu’ici, il nous semble que la raison pour laquelle le MTV n’arrive pas formuler des propositions claires et distinctes est qu’il n’a pas su encore trouver une assise théorique et conceptuelle lui permettant de se positionner sur clairement dans le champ politique. Peut-il exister une troisième voie dans un champ politique aux contours mal définis et où il est difficile de dire qu’il existe déjà deux partis dominants ? Quelles sont les conditions de possibilité d’une troisième voie sur l’arène politique haïtienne ? C’est à répondre à ces questions que l’on s’attachera dans le prochain article concernant le MTV.

 

 

 

 

 

 

 

Lukinson JEAN, Sociologue et anthropologue

 

William JEAN, Sociologue et politiste

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] « Émeutes et inégalités sociales en Haïti : réflexions sur les événements des 6 et 7 juillet 2018 », Alterpresse, https://www.alterpresse.org/spip.php?article23382#.XdOsv1VKjIU

 

[2][2] Frédéric Thomas, « Laudit de PetroCaribe dessine une autre architecture de la corruption en Haïti », Le Monde, 12 juin 2019, https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/06/12/l-audit-de-petrocaribe-dessine-une-autre-architecture-de-la-corruption-en-haiti_5475297_3232.html?xtmc=haiti&xtcr=1

[3] Mohammed Hachemaoui, 2012, « La rente entrave-t-elle vraiment la démocratie ? », Revue française de science politique, vol. 62, p. 207-230.

[4] A l’instar des pays en développement, la population haïtienne est démographiquement parlant jeune : au cours de l’année 2012, plus de la moitié des Haïtiens ont moins de 21 ans. Sur cette question voir Hérrera J; Lamaute-Brisson N., Milbin D, Roubaud F., Saint-Macary C., Torelli C., Zanuso C., 2014, L’évolution des conditions de vie en Haïti entre 2007 et 2012. La réplique sociale du séisme, Port-au-Prince, Paris, IHSI, IRD, DIAL, Nopoor, ANR152 p.

[5]  L. Jalabert, 2005, « Un populisme de la misère : Haïti sous la présidence Aristide (1990-2004) », AMNIS, https://journals.openedition.org/amnis/1003 . Voir aussi Jean-Alix René, 2003, La séduction populiste. Essai sur la crise systémique haïtienne et le phénomène Aristide, Port-au-Prince.

 

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